Interview de Framasoft

Interview de Framasoft
27 octobre 2020 Commentaires fermés sur Interview de Framasoft Monde du libre,News numericatous

Bonjour, et merci d’avoir accepté l’invitation pour cette petite interview.
Je ne vais pas vous faire l’affront de vous demander de vous présenter 😉
Qui ne connaît pas Framasoft ? L’association la plus active depuis des années dans le domaine du libre en France. Un petit mot à ajouter en guise de présentation tout de même ?

En plus de tout ce qu’on dit déjà de nous : nous sommes une petite escouade et avons du mal à nous prendre au sérieux. Ça aide. Par exemple à relativiser succès et échecs, périodes de tourmente et impression d’avancer dans la bonne voie.
Par exemple, quand tu nous présentes comme « l’association la plus active dans la domaine du libre », on sait aussi que c’est un biais dû au fait qu’on met beaucoup d’énergie à expliquer ce que l’on fait et pourquoi, quand d’autres font un boulot tout aussi impressionnant et moins visible.

Vous proposez depuis pas mal d’années un annuaire du libre mais aussi de nombreux services en ligne.
Vous êtes très actifs, c’est le moins que l’on puisse dire. Difficile pour une association de tenir ce rythme ? L’organisation ne doit pas être simple et, surtout, les moyens doivent être gérés au mieux. Comment cela se passe en interne ?

C’est vrai qu’il y a un cercle vicieux : plus tu en fais, plus ça se voit (si tu en parles), plus ça peut servir à des personnes (si tu les écoutes), plus on va t’en demander.
Nous avons choisi de nous préserver : nous faisons selon nos convictions, nos envies, et nos moyens. Nous ne prenons pas d’engagements trop fermes, et nous expliquons ce que nous faisons. Surtout, nous avons quelques têtes pensantes (et chauves ^^) qui ont une impressionnante capacité à prédire les événements. Nos campagnes sont planifiées sur trois ans ! Nous faisons des ajustements, bien entendu, mais souvent, ça tombe assez juste. Bon, la #TeamChauve ne prévoit pas encore les pandémies… mais on parlait quand même d’effondrement, un peu, quand même [https://framatube.org/videos/watch/5fe152cb-be4c-46ba-82a5-cd9303111d89].

Plus les années passent et moins l’on a besoin des outils des GAFAM grâce à tout votre travail. C’est impressionnant. La liste des services libres en ligne que vous proposez s’allonge et s’étoffe régulièrement. Mais, en septembre de l’an dernier, l’annonce a été faite de retirer certains de ces services.
La rançon de la gloire ? Trop de centralisation ?

Dès le lancement de la campagne dégooglisons, l’objectif de l’asso était de faire une démo, une sorte de POC (preuve de concept) pour démontrer qu’il était possible d’utiliser des services plus ou moins équivalents sans être prédateurs.
Nous avons été un poil dépassés par le succès de tout ça ! C’est épuisant de sortir, puis de porter, autant de services ! Alors, en effet, centraliser des services chez nous ne nous semble pas une bonne idée, mais surtout, ce n’est pas comme ça que c’est sensé marcher. L’esprit du Libre, le principe d’Internet, c’est la décentralisation, la neutralité, la contribution.
C’est même l’avantage qu’à le libre sur le propriétaire : nous n’avons pas de monopole à préserver. Donc si quelque chose marche, si un service est très demandé, on peut appeler les copaines et multiplier les offres d’hébergement plutôt que de devoir grossir à la Google.

Le but de Framasoft n’est pas de remplacer les GAFAM mais de donner les clés aux citoyens de se ré-approprier le numérique, on est d’accord ? Il faut donc s’emparer de ces outils afin de construire d’autres Framasoft, essaimer ? C’est bien là l’objectif du MOOC Chatons que vous avez mis en place ?

Oui et s’aimer surtout. ^^
C’est l’objectif du mouvement CHATONS en général, et du MOOC pour devenir CHATONS en particulier.
On présente souvent le collectif CHATONS comme des AMAP du numérique. Les géants du web, ce sont un peu les Leclerc-MacDo-Monsanto du numérique. Chez Framasoft, on avait envie d’un web plus bio et responsable, alors on a bidouillé Dégooglisons Internet, pour rassembler des services web éthique.
C’est comme si on avait fait une espèce de supérette du numérique autogérée, et que du coup plein de monde a voulu venir. On n’allait pas se transformer en un énième hypermarché, ce serait absurde !
Alors on essaie de partager notre expérience et nos astuces pour que d’autres créent des hébergements de services éthiques sur leur territoire. C’est comme un réseau d’AMAP, mais pour les services en ligne.

Comment voyez-vous l’écosystème du logiciel libre aujourd’hui en France ? Le CNLL, les divers clusters régionaux (absent en région Centre Val-de-Loire…), y a-t-il une vraie dynamique, le libre se développe et attire ?

On pourrait croire ça via une analyse rapide. En effet, on voit des serveurs tourner sous Linux, des objets connectés, des voitures, des smartphones… Chouette, le libre a gagné ! Ben non. Même les gros projets libres ont finalement assez peu de contributeur.ices. Tout ça est très fragile. Les grosses entreprises piochent dans l’open-source pour faire du fric avec, et se fichent bien de la contribution, de reverser leurs apports, de l’éthique qui est à l’origine du mouvement du logiciel libre.
On le voit bien. Celles et ceux qui sortent des écoles d’informatique avec le beau rêve de travailler pour des entreprises éthiques déchantent assez vite.
Il devient urgent de réapprendre à payer pour des services que les GAFAM nous proposent sans argent (mais contre des morceaux de nos vies intermêlées), afin de financer le développement et la survie d’un numérique éthique.

Nos politiques parlent en ce moment de souveraineté numérique, de re-localiser le numérique. C’est très bien. Un projet de loi au niveau européen, adopté récemment, va, plus ou moins, dans ce sens. Il y a aussi apps.education de l’Education Nationale.
Mais on l’a vu depuis longtemps, il y a l’accord open bar Microsoft/Défense, Blackboard à l’éducation, Microsoft pour le Health Data Hub. Il y a les paroles et il y a les actes. Quel est votre point de vue à ce sujet ?

À l’expression « souveraineté numérique » nous préférerions celle d' »autonomie » ou « liberté » numérique.
Les états ont le même comportement que les entreprises : utiliser du libre, très bien. Le promouvoir, faut pas pousser.
Il y a des avancées, en effet, notamment du côté de l’OpenData que tu n’as pas cité. Mais ça reste marginal.
La problème, c’est que tant que le numérique sera considéré comme « le problème des autres, de celles et ceux qui savent, des sous-traitant·es » alors nos institutions seront consommatrices de numérique et donc phagocytées par des entreprises qui deviennent plus puissantes que des États. Parce que si tu te places en consommateur du logiciel libre, tu l’affaiblis.
Les exemples qui marchent, c’est lorsque des décideuses et décideurs ont le courage de prendre en main leur autonomie numérique. Alors, le Libre, avec son cercle vertueux de mise en commun des contributions, prend tout son sens.

Quelles pourraient-être, selon vous, les choses à améliorer, mettre en place, pour aider à développer la filière du logiciel libre en France ? Pour développer son adoption dans les différentes couches de la société (pour les particuliers comme pour les entreprises et les administrations), que faudrait-il, que manque-t-il ?

Il faudrait deux choses importantes :
– une volonté politique ; on dira bien ce qu’on voudra, mais les initiatives privées ont bien du mal à faire bouger les choses;
– sortir de la logique du profit immédiat et du rapport de force. Déjà entendu : « mais, avec ces solutions open-source, vers qui on se tourne quand ça marche pas ? ». C’est l’un des nœuds du problème. Il faut qu’il y ait des fournisseurs et des clientes, une logique de bras de fer entre l’éditeur·rice du logiciel et la·e client·e qui passe commande et qui compte les jours-homme. C’est très loin de l’utopie de la contribution, mais dans un fonctionnement capitaliste, on ne sait pas sortir de ça.

Alors, de là à mutualiser les développements, raisonner en termes de communs numériques, partager la connaissance et les bugues, il y a un monde. Le nôtre.

Le mot de la fin, pour donner envie de migrer vers le libre ?

Les géants du web on créé un numérique aussi confortable qu’un maxi-best-of. C’est rassurant, ça remplit provisoirement nos besoins, c’est dispo tout de suite et sans efforts. Alors ouais, on sait que c’est malsain à plein de niveaux, on sait que le choix entre frites et salade est illusoire et limitant, on sait qu’il vaut mieux pas aller voir comment ça se passe en cuisine (ni qui est rejeté à la porte du resto).
Si vous voulez reprendre le contrôle de vos usages numériques, il va falloir accepter de perdre de ce confort. Alors, ouais, ça donne pas super envie dit comme ça, mais au moins on est honnêtes.
Et franchement, partager ses recettes pour une vie numérique plus éthique, c’est hyper joyeux. Venez rencontrer des libristes et vous verrez qu’on a les bras grands ouverts.

Merci beaucoup pour votre participation 😉

Merci à toi !

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